Le meurtre du Moulin Rouge (concours de nouvelles Edilivre)

Publié le par Isabelle

Le meurtre du Moulin Rouge (concours de nouvelles Edilivre)

La particularité de cette enquête tenait en ce simple constat : Carla, célèbre meneuse de revues des années 20, est retrouvée morte dans sa loge au Moulin Rouge.

Aucune trace d’effraction, mais la certitude qu’un meurtre avait bien été commis au sein du célèbre cabaret.

Lorsque le spectacle avait été subitement interrompu, les spectateurs, incrédules, avaient d’abord cru à une astuce de mise en scène, un imprévu de théâtre pour ménager un effet de suspense. Mais à présent que la police interdisait à quiconque de quitter les lieux, le public commençait à s’impatienter, et la rumeur des conversations, d’abord discrète, ne cessait de grossir dans les rangs.

L’ambiance habituellement feutrée et festive du théâtre était totalement transformée par l’éclairage vif qui illuminait la scène et le public, tel un œil intrusif et glacial. L’orchestre s’était tu. Les tentures rouges étaient trop vives. Toute la magie avait disparu. Les plumes et les paillettes, les strass et les costumes brillaient d’un éclat trop vif. Les dorures faisaient kitsch.

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Le légiste était penché sur Carla. Il l’examinait de près, la proximité, l’intimité avec la mort faisait partie de son métier. C’était à la fois contre nature, routinier et agréablement intrusif, de tenter de percer ce que le mort avait à dire.

Carla gisait dans sa loge, dans une posture étrangement désarticulée, son célèbre jeu de jambes désormais tordu en un angle peu naturel.

Son visage avait été barbouillé de rouge à lèvres mauve, et les paillettes de ses paupières donnaient un éclat métallique étrange à son regard fixe. Un programme de la soirée « Moulin Rouge » était posé sur la poitrine de Carla, avec ces mots écrits en travers « Puisque c’est ça que tu aimes… »

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Le directeur fournissait aux agents la liste du personnel pour les interrogatoires, ainsi que le programme du théâtre, avec les heures précises d’enchaînement des numéros.

C’est Gaston, l’accessoiriste, qui avait découvert Carla dans sa loge alors qu’il était venu la prévenir de se préparer à monter sur scène. « Je suis allé, comme tous les soirs, frapper à sa porte. Comme elle ne répondait pas et que je n’entendais aucun bruit, j’ai ouvert ! Et alors ! L’horreur ! J’ai compris tout de suite qu’elle était morte ! Je suis parti prévenir le directeur ! » Il semblait très éprouvé. Encore sous le choc de sa découverte, et frottait nerveusement ses mains l’une contre l’autre.

Le directeur, Monsieur Danglain un petit homme toujours en sueur, s’était immédiatement rendu dans la loge de Carla. Tâchant de garder son sang-froid, il s’était maladroitement accroupi à côté d’elle, avant d’envoyer Basile, le coursier, prévenir la police. « Bien sûr j’étais sous le choc, mais je devais prendre les choses en main, j’espère que vous allez rapidement trouver le coupable, Carla était notre vedette, nous l’aimions tous beaucoup. »

Ce fut ensuite au tour de Nadine, la costumière. Les yeux très rouges, elle semblait hagarde.  « Je traversais le couloir lorsque j’ai croisé Gaston qui sortait en courant de la loge de Carla. J’y suis entrée à mon tour, et c’est là que je l’ai vue ! étendue par terre... ! Je suis sortie immédiatement, c’était trop affreux. » Elle s’était remise à sangloter.

Puis vint le tour de Brasky, le magicien. Orphelin, il avait appris la magie dans une troupe de cirque itinérant, en Pologne. Il était célèbre, presque aussi célèbre que Carla, pour ses tours de disparition, il était capable de s’évader d’une malle sécurisée par des chaînes, il prétendait avoir connu le grand Houdini. Il précédait Carla dans le programme de la soirée et était d’ailleurs encore sur scène lorsque son cadavre avait été découvert, son témoignage fut donc très bref.

Roman, le clown, devait passer après Carla mais il fut particulièrement peu loquace. Il n’avait rien remarqué d’anormal, n’avais pas quitté sa loge, et la dernière fois qu’il avait vu Carla, c’était deux heures environ avant le début du spectacle. A ce moment-là, elle était vivante et gagnait sa loge pour se préparer.

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L’inspecteur Lanvin examinait les détails de la loge. Une coupe de champagne à moitié vide sur la table de maquillage, posée à côté: une montre d’homme, dans l’angle opposé à la porte: un paravent, à côté: un portant et des costumes de scène, paillettes et plumes... Des masques, de toutes formes et couleurs décoraient le miroir, c’était étrange, cette impression d’être observé par ces témoins silencieux.

L’inspecteur Lanvin avait toujours aimé le théâtre, il y venait de temps en temps avec son épouse, qui adorait elle aussi ces soirées. Il observa un moment Carla, la superbe danseuse qui faisait rêver tant d’hommes et de femmes. Impression d’étrangeté.

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« Puisque c’est ça que tu aimes ».

L’inspecteur observait la phrase qui avait été griffonnée sur le programme. Dès que des gens se côtoient, apparaissent le mensonge et la haine. Tout le monde savait que Carla avait eu beaucoup d’amants, la presse ne manquait pas d’en parler. S’agissait-il d’un crime passionnel ? d’un admirateur éconduit ?

La jalousie et la rancœur étaient flagrants dans ce message, la tristesse et le dépit également.  Qu’enviait donc le criminel ? Le succès de Carla ? Sa carrière ? En quoi avait-il souffert ? Et pourquoi l’avoir si affreusement grimée ?

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Nadine, la costumière, pleurait doucement, recroquevillée dans un fauteuil, près des vestiaires, elle ne voulait plus s’approcher des loges, ne voulait pas revoir le cadavre de Carla. Roman, le clown, assis à côté d’elle, lui faisait peur. Son maquillage outrancier lui rappelait trop le visage torturé de Carla.

Roman qui n’avait pas beaucoup parlé, il semblait absent et curieusement vidé de toute émotion. 

Brasky, était retourné dans sa loge, il se sentait étrangement serein et calme.

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Bientôt, un grand tumulte s’éleva du public, on voulait sortir. On voulait des informations, le Directeur monta sur scène pour expliquer les faits. Et des cris de stupeurs s’élevèrent bientôt des tables. Le directeur demanda aux musiciens de recommencer à jouer, et l’on distribua du champagne pour faire patienter le public le temps que la police donne des instructions.

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La victime a fait une chute violente, ce qui explique la fracture de sa jambe qui se voit à l’œil nu. Elle est tombée en arrière, ce qui a pu la tuer sur le coup. Celui ou celle qui l’a poussée devait être au niveau de la porte d’entrée et l’a poussée. Cela pourrait-être un crime sans préméditation, mais alors pourquoi ce maquillage ? Et ce mot ?

Le légiste réfléchissait. Ses yeux se posèrent alors sur la tablette où se trouvait toujours la montre d’homme. A qui appartenait cette montre ?

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Brasky, dans sa loge, rangeait soigneusement sa malle de magicien. La porte s’ouvrit sur Roman, qui pénétra dans la pièce. Son visage portait toujours le maquillage, qui formait maintenant un masque affreux sous les larmes du clown. Roman le regardait intensément.

« Pourquoi ?  Pourquoi l’as-tu tuée ?!! »

« Elle t’aimait, toi le clown, le ridicule, le pauvre bouffon, l’homme de pacotille ! et moi, elle ne me regardait jamais » « Je sais qu’elle t’adorait alors qu'elle n’avait que mépris pour moi, le pauvre orphelin ! J'ai toujours voulu être le meilleur, réussir, me sortir de la misère, et j’ai réussi !! Mais c’est toi qu’elle aimait et elle me méprisait ! Je lui avais offert des bijoux, mais elle n’en voulait pas, ta montre de pacotille lui suffisait !  C’était tellement injuste, ridicule et insupportable !! J’en suis arrivé à la haïr, je ne supportais plus sa présence, et toi aussi, je ne te supporte plus... »

A ces mots, Brasky attrape une des chaînes posées à côté de la malle et frappe Roman, en plein visage.

Celui-ci hurle mais la fureur de Brasky est décuplée par les coups qu’il lui porte. Ils hurlent tous les deux !

L’inspecteur, le directeur, Nadine se ruent dans le couloir.

Lorsqu’ils pénètrent dans la loge, Roman, au sol, est couvert de sang, Brasky saute dans sa malle, et referme le couvercle…

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Brasky n’a jamais été retrouvé… Le dossier a été classé au bout de quelques années. Quant au public qui était présent ce soir-là, il se souvient encore de cette incroyable soirée du Moulin-Rouge…

Publié dans Mini textes

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E
j'aime bien moi cette ambiance polar et de l'arrière scène :-) juste effectivement une fin un peu ...rapide peut être a reprendre le jour ou tu seras disponible :-) l'écriture que j'aime est là bien présente !<br /> bises du 4 eme :-)
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I
Merci Eglantine :) Je la reprendrai un de ces jours... Si je suis inspirée :D Bisous du 3ème !
M
Désolée ma chatte a appuyé sur "entrée" !! Je disais donc que j'ai beaucoup aimé te lire et te suivre jusqu'au bout. Tu fais bien monter la pression et nous présentes très bien tous les personnages. J'aime cette ambiance qui entoure le meurtre et le lecteur s'imagine très bien dans les loges...en train d'assister à la scène. La fin est imprévisible mais c'est vrai que j'aurais aimé un petit quelque chose de plus. C'est un détail tu es douée et j'imagine que tu attends les résultats de ce concours, tu ne nous dis pas pour quand ! Belle fin de semaine
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I
Merci Manou de l'avoir lu jusqu'au bout et d'avoir pris le temps de poster un commentaire. C'était un coucours "48 heures" et j'ai terminé le texte un peu en catastrophe ce qui explique la fin... sans tambour ni trompettes... et je dois dire que je préfère décrire des ambiances que des intrigues policières... d'où la fin expéditive... mais j'ai adoré participé à ce concours pour le côté "challenge" et la notion de délai à respecter. Peu importe si je gagne, je suis contente de l'avoir fait, et je me sens stimulée pour continuer :)
M
Bravo ! Quel suspense, j'a
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M
Pas inspirée pour le commentaire , mais j'ai pris du plaisir à te lire et même si la fin me laisse sur ma faim, quoi de plus naturel qu'un magicien disparaisse dans sa malle. Bises
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I
Merci Martine pour ton commentaire. Et merci infiniment d'avoir pris le temps de lire le texte. c'était un exercice de rédaction en temps limité, et je m'y suis prise un peu tard, ce qui explique la fin un peu expéditive (écrite 1/2 heure avant l'heure limite d'envoi)... <br /> Comme j'ai beaucoup aimé l'exercice et que je ne publie plus beaucoup ici, j'ai eu envie de le partager tel qu'il a été envoyé, mais il pourrait sans problème être amélioré :)